Lesina Hoxha avait sonné à ma porte un soir que j'essayais de regarder Le Cirque de Chaplin, jusqu'au bout pour une fois. En vain évidemment. On lui avait donné une de mes cartes de visite, une amie à elle, persuadée que j'étais le meilleur. Rien que d'entendre ça, je lui proposai un café, un thé, ou quelque chose de plus fort. Elle me répondit « quelque chose de plus fort » d'une voix toute basse, et je me retrouvai à lorgner dans mes placards vers mes différents jus de raisin, car je suis collectionneur à mes heures de différents jus de raisin. Après qu'elle ait repéré mon bar à alcools forts, elle se brûla une première fois la gorge à l'Absolut. Moi, je tapais sans retenue dans le nectar muscaté de Carrefour. Sur mon téléviseur, Charlot prenait la pause, fildefériste désapé par une tripotée de chimpanzés. Elle le vit et sourit, elle avait reconnu le Cirque et elle m'expliqua qu'elle adorait, surtout la fin qu'elle me raconta en long et en large, en quatre phrases. Je m'envoyai une rasade de muscaté cent pour cent fruit pour oublier, mais en vain, le jus de raisin ne tape pas sur les souvenirs comme une gomme sur les ratures.
Elle était elle-même dans le cirque, funambule antipodiste. On pouvait la voir marcher sur des fils ténus, des torches virevoltant à ses chevilles, des flammes lui léchant le galbe du pied. J'essayais d'imaginer, mais je me resservis un verre. Son ami, Arturo venait vers elle, et ils disparaissaient l'un l'autre en trapèze dans les cieux du chapiteau.
- Qu'est-ce qui vous emmène ? demandais-je.
- Mon arrière-grand-mère. Lesina qu'elle s'appelait, comme moi.
- C'est un joli prénom.
- Oui.
Son arrière-grand-mère avait toujours prétendu être la femme d'un Roi. Alors qu'a priori, elle avait été la femme de tout le monde. Lesina se resservit une Absolut. Elle avait toujours cru son arrière-grand-mère, elle. Même en grandissant. Après tout, maintenant plus qu'avant, il lui paraissait évident qu'on peut avoir été la femme d'un Roi puis finir comme la femme de tout le monde, mais pour elle, c'était avant tout son arrière-grand-mère. Elle avait quitté l'Albanie pendant la première guerre mondiale, un nourrisson sous le bras, un petit Otto braillard, elle avait suivi les routes, elle avait suivi les sentiers, elle avait suivi un cirque puis un autre, dans des conditions dignes d'un cinémascope technicolor des années soixante, avec ce qu'il fallait de froid de neige de boue et de stupre à la va-vite et pas toujours pour de bonnes raisons, pas toujours avec raison, non sans certaines violences des fois, dans un angle de murs, dans un angle de chutes des rideaux, toujours dans des angles. A la cinémascope années soixante, évident comme Rod Steiger contre Julie Christie. D'une pudeur qui n'ignore pas le geste.
- Je vois, ce que vous voulez dire, ponctuais-je.
Lesina ne savait pas vraiment grand chose d'autre sur son arrière-grand-mère. Son fils avait grandi sous les chapiteaux, puis ses petits-enfants et ses arrière-petits-enfants. Elle était morte depuis quelques années, et en fouillant dans les vieux coffres empoussiérés, Lesina avait mis la main sur des vieux papiers jaunis. Elle me tendit une pochette à bretelles. C'étaient effectivement des vieux papiers jaunis, et j'avais beau être le meilleur, je ne comprenais pas trop ce qui y était écrit, une sorte de turc cyrillique à tout casser, pensais-je en premier lieu.
- Vous voyez celui-ci ? me dit-elle en posant la main sur la feuille ocre, vraisemblablement, il indique que Lesina Hoxha était membre du harem du Palais Royal de Tirana.
- Et donc ? hasardai-je, vous voudriez que je vérifie si vous êtes une princesse ?
- Je suis une funambule.
- C'est presque pareil.
Mais ce n'était pas presque pareil pour elle, et elle me l'expliqua comme si elle avait trop bu. Le clown peut porter les paillettes, il peut porter les habits du vagabond. L'Auguste attire sur lui les avanies, les moqueries, il a la soumission méritoire de l'idiot du village, du niais de la noce. Il est battu, il est dupé, il est toujours étonné de l'être, son visage sillonné de simagrées. C'est le spectacle, c'est le rêve, ce n'est pas comme dehors. Dans les coulisses, règne déjà le monde réel... Lesina n'était plus une enfant, rien n'était beau nulle part que sur la piste.
- J'ai besoin de savoir si je suis une funambule du sang du cirque, ou une funambule de sang royal. En funambule du sang du cirque, je continuerai d'aller sur mes fils sans peur, c'est la misère de mon arrière-grand-mère que je porte quand je suis en l'air, et la misère est un vêtement léger. En funambule de sang royal, je me chargerai de la pesanteur de sa chute... ou de sa honte... je me parerai qu'importe... mais je ne veux plus ne pas savoir, j'en tremble, inutilement.
Elle ne tenait plus sur ses jambes. Je crois que je pouvais comprendre. Elle prit son manteau sur le dossier de la chaise.
- Vous pourrez donc me trouver ça ?
Je n'avais aucune idée du temps que ça me prendrait, je lui répondis :
- Revenez demain.
- Passez demain vous, avant que je n'entre en scène.
Je connais un vieux type, à la Bibliothèque du boulevard Eadem Sed Aliter. On l'appelle Moustache car il en porte une bien fournie, et parce qu'à passer ses journées dans ses livres d'Histoire ou dans les escarbilles de ses cartons d'archives, il a oublié son prénom quelque part au rayonnage du XVIème siècle. Je le trouvai derrière son pupitre à s'extasier devant un scanner pas franchement dernier cri et le stockage par un vieil ordinateur portable type pétrolette de ses trésors de classeurs moites. Je lui expliquai rapidement de quoi il en retournait. Moustache sourit, et c'était un sourire rassurant, un peu comme si tout était réglé. En un sens, Moustache aussi était le meilleur, mais avec un équipement informatique du siècle dernier. Il finit de sauvegarder sa dernière disquette et m'invita à le suivre dans les galeries de documents inutiles au commun des mortels.
- Tu n'as jamais entendu parler d'Otto Witte, me demanda-t-il.
- Vaguement.
- D'une vague qui n'a pas encore touché le rivage a priori, sourit-il.
Otto Witte était un clown, et on m'aurait raconté son histoire, je n'y aurais cru qu'avec du pop-corn, un casting d'enfer, et quelques scènes de foules en furie ou des effets spéciaux grandioses. Moustache me montra une photo du bonhomme, avec ces moustaches épaisses et tombantes et son costume d'apparat, il posait devant une vieille bicoque en ruine : « Otto Witte Exkönige von Albanien » lisait-on en légende.
- Il a donc été Roi d'Albanie ? demandais-je comme si j'étais un germanophone très humble.
- Trois jours, confirma Moustache en tirant un vieux classeur d'une étagère chancelante. Il me le remit, et je rentrai chez moi.
Ce que j'aime bien avec du pop-corn aussi, c'est me caler dans mon fauteuil et lire mes Corto Maltese d'une main quand je mange de l'autre. Croiser Jack London, Butch Cassidy (et le Kid entre parenthèses de la narration et du souvenir), Tamara de Lempicka ou Hermann Hesse, entre autres, à tous les ports, à toutes les gares, dans une réminiscence des années folles et des chevaux vapeur. Je crois bien dans mon genre être un aventurier. Mais jamais autant que ceux-là, les Raspoutine ou Tristan Bantam. Cush, mon petit préféré. La vie d'Otto Witte était de celles de ces gens-là, et j'ai quelque mal à la raconter. J'y cherche un début, une fin, des retours en arrière. Des épisodes qu'on rangerait en belles palettes comme les Corto sur mon étagère.
Otto Witte était un clown allemand, un illusionniste, un forain, un Rémi sans famille et un escroc. Général ottoman, voleur d'une copie de la Joconde, bagnard sur la Costa del Sol et forçat abyssin, pied nickelé, guide africain, démiurge pygmée, espion allemand, agent double espagnol, caporal français, prince peul, détourneur de trains, noceur colérique, joueur de cartes émérite, dynamiteur de banques. Je copiais collais les morceaux de dossiers pour en tirer une histoire unie, dans un grand puzzle de paragraphes et de rebondissements. Avec l'avaleur de sabres Max Schlepsig, son satellite rencontré à fond de geôle à Barcelone, ils avaient parcouru tout le vieux monde, et partout on se vantait de les avoir croisés, l'un un trésor dans une brouette, l'autre l'unes des plus belles femmes des tous horizons à son bras.
La journée se passa trop rapidement dans la demi lumière du jeu des volets baissés et des suspendus. J'avais fumé plus que de raison, mangé sur le pouce, rêvassé appuyé à toutes les embrasures des portes de l'appartement, le vieux classeur à la main, histoire de rendre quelque chose de propre, quelque chose qui se tienne, quelque chose où je n'aurais pas trop rêvé. Je connaissais presque tout de l'histoire de l'Albanie, de la Conquête Ottomane à Zog premier. J'avais des spahis qui chevauchaient aux frises des murs du salon. Bachi-bouzouk voulait enfin dire quelque chose.
Lesina Hoxha m'attendait assise sur les marchepieds de sa roulotte, cintrée dans son juste au corps, recouverte d'une vieille veste d'aviateur. Elle tirait sur une blonde et psalmodiait quelque chose, concentrée ou ailleurs. J'expirai un peu de buée dans ses volutes. Je lui tendis mon dossier. Elle n'osait pas l'ouvrir.
- Je ne vais pas tarder à passer, à m'échauffer avant.
- Oui, je sais, confirmai-je.
Je m'allumais une clope à mon tour. Puis je pointais le doigt vers le dossier :
- C'est un peu long à lire, mais le sang royal que vous avez dans les veines, c'est le plus clownesque des sangs de Rois.
Son visage s'irradia, alors que je n'avais pas vraiment fini mon petit laïus. Elle se releva.
- C'était un chapardage de trône, un tour de passe-passe, une illusion...
- Je ne vais pas tarder à passer, répéta-t-elle, j'ai quelque chose pour vous.
Et elle me tendit un billet...
Moi, le cirque m'a toujours rendu fou, une fois assis sur le strapontin, je rêve, je m'éblouis. Un peu comme quand Max Schlepsig quand il eut l'idée royale du siècle naissant, et qu'il apporta à son ami Otto un journal vieux d'une semaine :
- Regarde Otto, comme tu ressembles au Prince Halim Eddine.
Otto y jeta un œil. Le Prince lui ressemblait vraiment à un daguerréotype près, une barbe et une teinte brune.
- Disons que oui. Et qui est le Prince Halim Eddine ?
Otto ne savait pas lire. Il parlait une quinzaine de langues, avait su discutailler avec des cannibales affamés, voler des trains et les conduire à bon port, mais les lettres resteraient pour lui un mystère, une sorte de dialecte bantou tant qu'il n'aurait pas mis les pieds en Océanie. Il aurait lu sinon, que le Prince Halim Eddine s'était vu remettre le trône d'Albanie, et qu'il ne se précipitait pas pour se faire couronner. Sinon, Otto aurait tout de suite compris le plan de son ami. Une teinture, un costume d'apparat et un télégramme plus tard, et Otto se faisait sacrer Roi, élevait des centaines de femmes du peuple au rang des maîtresses du harem royal, régnait trois jours, embobinait la garde venue le mettre aux fers, et s'emparait du trésor royal, traversait les terres slaves, les Alpes slovènes, la Dalmatie et dépensait le tout sous le soleil italien, avant de redevenir clown, et Max avaleur de sabres.
Lesina disparut dans les bras d'Arthur au ciel du chapiteau. J'applaudissais à tout rompre. C'est le spectacle, c'est le rêve, ce n'est pas comme dehors. Rien n'est beau nulle part que sur la piste, et dans les rêves qui restent, les rêves qui se vivent, aux parades impromptues, aux équipées folles, aux aubes bigarrées.
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